Evolution des relations Eglise-société à travers la politiquede 1946 à aujourd'hui
L’évolution des relations de l’Eglise et de la politique, à La Réunion, de 1946 à nos jours, pourrait se diviser en trois grandes périodes, si tant est que l’on puisse enfermer la vie dans de telles divisions. Celles-ci se chevauchent : la période qui précède porte les germes de celle qui va suivre et la période qui suit digère, en quelque sorte, ce qui reste de la précédente. La division en tranches facilite la compréhension de l’enchaînement des situations.De 1946 à 1960, l’Eglise est confrontée à un problème qui prend une ampleur inconnue jusqu’alors, en raison de la conjoncture internationale et française : le Communisme ; et à un mal plus local : la fraude électorale.De 1960 à 1976, libérée de la fraude électorale, elle est traversée par deux courants d’appréciation qui s’affrontent, concernant ses rapports avec le communisme.A partir de 1976, le Père Gilbert Aubry nommé évêque, poursuit la libération de l’Eglise des attaches politiques et la libération des conscience des catholiques quant à leurs choix politiques.
1946-1960Cette première période, 1946-1960, peut être elle même divisée en deux parties : celle du communisme triomphant de l’immédiat après-guerre et qui, à La Réunion, pratique la fraude électorale à grande échelle ; et celle du revirement de la position du communisme et, bien entendu, du changement de camp de la fraude institutionnelle, conformément à la tradition locale. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Eglise, dans le contexte international et national, est confrontée au problème du communisme triomphant après la chute du régime nazi. Il occupe et dicte sa loi dans les pays de l’Europe de l’Est et menace du même sort des pays importants de l’Europe de l’Ouest comme la France, la Grèce, l’Italie. Le Parti Communiste Français – premier parti de France - prépare son accession au pouvoir dans la légalité.Pendant cette période, à La Réunion, le parti communiste fait la loi : il pratique une fraude électorale sans complexe. « Même moi, me dit un curé en colère, je ne retrouvais pas ma voix dans les résultats du scrutin » Les adversaires peuvent être éliminés, physiquement s’il le faut. Un candidat est assassiné en pleine campagne électorale. Pour faire face au communisme, l’Eglise se raccroche au MRP qui est le parti chrétien, le bon parti. Tous les hommes politiques non communistes sont MRP, c’est dire que l’on y trouve de tout. Et dans les églises, souvent, les prêtres, à la veille des élections, désignent nommément le nom du candidat pour qui il faut voter. L’anticommunisme est la condition suffisante pour recevoir l’appui de l’Eglise ; certains candidats anticommunistes, mais qui contestent la candidature officielle, sont discrètement, mais fermement invités à se retirer, « pour barrer la route aux communistes ». Les confessionnaux, dit-on, sont des lieux privilégiés de pression sur les consciences ; les représailles pleuvent contre les chrétiens qui militent avec les communistes : pas d’enterrement à l’église, pas de mariage à l’église, privation de communion. Cette répression spirituelle ne produit pas les effets escomptés. En dehors de rares communes où le candidat non communiste est fortement implanté : comme Avril au Tampon, de Villeneuve à Saint-Benoît (qui peut se permettre de faire la loi y compris par la fraude électorale), « y coule in ti poulet, y sort in ti canard communiste.»L’assassinat de de Villeneuve va marquer le début d’un renversement de situation. Le choc est trop fort.Mais le vrai tournant de ce renversement se fera lorsque l’Occident réagira contre la volonté d’hégémonie soviétique, notamment à Berlin en 1948. Le rideau de fer tombe ; le monde se divise en deux blocs : l’Est et l’Ouest. L’un et l’autre se dotent d’arsenaux terrifiants. Le monde est en état de guerre froide. Une guerre totale pouvant conduire à la destruction de la planète, éventuellement, dans un apocalypse nucléaire. C’est ainsi que les choses sont présentées, c’est ainsi qu’elles sont ressenties.Les deux camps prennent en otage les pays du tiers-monde. Le bloc de l’Est se pose en champion de leur libération en soutenant les revendications d’indépendance et les guerres de décolonisation. Le bloc de l’Ouest – y compris les Etats-Unis, champions, au temps de Roosevelt, de la décolonisation – se resserre, autour des puissances coloniales, au Vietnam, en Asie du Sud Est, en Afrique du Nord, en Afrique Noire, pour barrer la route au communisme. Parce que le bloc de l’Est est COMMUNISTE. Le grand tournant de ce renversement se fera aussi lorsque la France réagira à son tour sur le plan national ; quand le 4 mai 1947 , au cours d’un Conseil de cabinet, le Président du Conseil Paul Ramadier, expulse les ministres communistes du gouvernement ; quand Jules Moch, ministre de l’intérieur, réprime l’agitation sociale insurrectionnelle qu’entretient le parti communiste.C’est que, entre temps, sommé par Staline de s’aligner sur l’Union soviétique concernant le Plan Marshall, la construction de l’Europe, les guerres coloniales, et de déstabiliser les impérialistes sur leurs arrières en entretenant une agitation insurrectionnelle, le Parti Communiste doit abandonner sa stratégie de prise de pouvoir dans la légalité et provoque sa mise au ban de la communauté politique nationale.En 1958, le Général de Gaulle prenant le pouvoir, veut rassembler les Français à l’exclusion des communistes. Le parti communiste n’est plus à gauche, il est à l’Est .Et en 1956, Gilbert Jules ministre de l’intérieur, vient à La Réunion pour dire qu’il faut, maintenant, éliminer politiquement, les séparatistes, les antinationaux : les communistes. Parce qu’ils veulent imposer la dictature communiste à La Réunion, et séparer La Réunion de la France. Cette double explication est le reflet fidèle de la situation internationale et nationale.Il nomme Jean Perreau Pradier comme préfet, pour accomplir cette mission :.Avec le changement de cap politique en métropole, la fraude institutionnelle, change donc de camp à La Réunion.Pour éliminer le communisme et le séparatisme, le choix de la fraude est légitimé.Dans le contexte de 1960 à La Réunion, la distinction entre la lutte contre la fraude électorale et la lutte contre le communisme est trop subtile. Les chrétiens ont laissé les communistes se poser en leader sinon en force exclusive de la lutte contre la fraude électorale ; dès lors, combattre la fraude, c’est être pro communiste. Des prêtres, des curés, au nom de l’anticommunisme, descendent dans l’arène politique dans cette confusion.Certaines cures sont des permanences annexes de partis « nationaux » ; des curés justifient la fraude pour faire gagner « les Réunionnais désirant affirmer leur foi et leur patriotisme » contre « le communisme athée agitant le grelot de l’ « autonomie », pour parler comme Journal de l’Ile de l’époque. L’amalgame.Dans ce climat, par ses communiqués demandant aux chrétiens, à l’occasion de chaque élection, de ne pas voter pour les candidats communistes, l’évêché entretient cet amalgame. Si ses communiqués, en effet, ne justifient pas la fraude en condamnant le communisme ; par leur silence sur la question, ils ne la condamnent pas. Personne ne peut reprocher à l’Eglise de combattre le communisme ; mais de là à ne pas distinguer la lutte contre la fraude aux élections, de la lutte contre le parti communiste, beaucoup ne comprennent pas, sont déçus, sont malheureux. Parce que l’Eglise se confond et se compromet avec des poltiques anticommunistes pour des raisons de politique politiciennes, pas forcément pour des raisons religieuses, dont les comportements et les pratiques sont opposées, en tout état de cause, à ses valeurs . Les adversaires de l’Eglise ne se privent pas d’exploiter la contradiction.Mais la fraude finit par prendre des formes et une ampleur intolérables, même dans le contexte de l’époqueC’en est au point que les institutions ne peuvent plus la couvrir. Les élections municipales de Saint-Denis du mois de mars 1959, ne peuvent pas ne pas être annulées, provoquant ainsi une élection partielle dans cette commune au mois de novembre 1960
Les élections municipales de novembre 1960 à Saint-Denis 1. L’initiative du gouverneur Vincent-DolorC’est dans ce contexte que le gouverneur Vincent-Dolor prend une initiative audacieuse à l’occasion de cette élection partielle. Il demande à ceux qui luttaient, à cette époque, ouvertement, contre la fraude - (ils n’étaient pas nombreux) : les communistes et ceux qui travaillaient avec moi autour du journal LE PROGRES - s’ils acceptent de constituer ensemble, une liste conduite par lui sous le signe de la lutte contre la fraude électorale . Notre réponse est positive . Mais nous posons comme condition que son initiative mobilise au delà des partis politiques et des représentativités basées sur les résultats électoraux (d’ailleurs faussés, par définition, par la fraude) : et qu’elle soit l’expression de la volonté de toutes les forces identifiables, de toutes natures, pas seulement politiques, de combattre la fraude. La position des communistes est différente. Nous confondant avec le parti de Raymond Paris, candidat malheureux contre Gabriel Macé aux élections de 1959, le parti communiste propose de répartir le nombre de candidats de la liste, proportionnellement au nombre de voix obtenues par lui et par Raymond Paris en 1959. Ce qui lui faisait la part belle ; ce qui, surtout, ramenait l’opération à une affaire de partis politiques. Cela, mes amis, dont beaucoup tenaient à leur indépendance, ne le voulaient absolument pas.A signaler en passant, que Raymond Paris et ses amis pouvaient être d’autant moins confondus avec nous, qu’en 1960, ils se sont trouvés sur la liste de Gabriel Macé.Après quelques semaines de négociations de temps en temps interrompues, il fut conclu :Que les dirigeants communistes les plus notoires ne figureraient pas sur la liste du gouverneur Vincent-Dolor ;Que la liste alternerait, dans l’ordre, à partir du gouverneur tête de liste, un nom présenté par le PCR et un nom présenté par nous. Dans les deux groupes, il s’est trouvé des gens qui n’appartenaient pas à l’organisation qui les présentait, et des gens qui ne s’étaient jamais engagés dans un parti, encore moins dans une élection.C’est ainsi que les choses se sont faites.2. Des chrétiens veulent avoir l’autorisation de l’évêqueL’initiative de Monsieur Vincent-Dolor, homme honorablement connu à Saint-Denis : gouverneur honoraire, ancien administrateur des colonies, président de la société de la Légion d’Honneur, des Sciences et Arts, un notable, était déjà en soi, un événement choc. Le gouverneur paya très cher son audace . J’espère qu’un jour, la reconnaissance qui lui est due, lui sera rendue.Mais un autre événement allait éclater dans le ciel politique réunionnais. Il fut, à mon avis, tout à fait providentiel. Personnellement je n’y avais pas pensé et personne ne l’avait prévu.Les négociations avec le gouverneur et le parti communiste terminées, Guy Lépinay et Marcel Grondein, pressentis pour être sur la liste, me disent qu’ils veulent obtenir l’autorisation de l’évêque, avant de donner leur réponse.Et voilà que des chrétiens, engagés dans un combat contre la fraude électorale, au nom de valeurs qui sont celles de leur Eglise, vont se trouver dans ce combat, avec des communistes, pas sous leur direction, ni sous la direction d’aucun parti, mais avec des communistes. En demandant à l’Evêque l’autorisation de mener ce combat, dans ces conditions, ils vont amener l’Eglise, quelque part, à distinguer enfin la lutte contre le communisme de la lutte contre la fraude.La démarche de ces chrétiens n’avaient pas cela pour but puisqu’elle n’était pas préméditée ; mais elle l’a eu comme résultat.La liste du gouverneur Vincent-Dolor est sans ambiguïté dans son intitulé : « Liste de Rassemblement Démocratique et social pour l’assainissement des mœurs électorales et l’administration de la Ville de Saint-Denis » ; elle est sans ambiguïté dans sa composition : une tête de liste apolitique et des colistiers également partagés entre candidats présentés par le parti communiste (pas forcément des militants communistes) ; et candidats présentés par le groupe du Progrès qui n’est pas un parti politique (dont certains appartiennent à la droite modérée).L’enjeu de cette élection est « l’administration de la Ville de Saint-Denis », mais sous le signe de la lutte contre la fraude électoral3. Les négociations avec l’évêque : l’autorisation est accordée C’est ainsi que Guy Lépinay, Marcel Grondein et moi même, nous nous trouvons chez l’évêque pour lui demander l’autorisation de figurer sur la fameuse liste.Ayant sorti de son rayon le cours de « Doctrine Sociale de l’Eglise », que j’avais eu au grand séminaire, et m’y référant au cours de l’entretien, je résume ainsi la situation :« On ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec le communisme de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne . » (Pie XI- Divini Redemptoris-1937)Un Décret du Saint-Office de juillet 1949 confirme cette directive du Pape. Mais l’auteur de mon cours commente : « …on peut estimer que le point de départ (de ce décret) a été la situation générale du monde, aussi bien ce décret a une portée universelle ; il se borne à quelques notations très générales, laissant aux épiscopats de chaque pays le soin d’en préciser l’application selon les besoins du pays et du moment. » Notre demande s’inscrit exactement dans ce passage d’un communiqué du Cardinal Suhard, archevêque de Paris en date du 31 janvier 1949 : « sans doute, il pourra arriver que des circonstances conduisent des catholiques à mener leur action parallèlement à celle des communistes dans la poursuite , demandée par l’intérêt général, d’objectifs précis, limités, sans lien essentiel avec les buts propres du parti ; mais l’Eglise ne saurait admettre une collaboration habituelle et profonde. »Notre objectif dans le cas qui nous occupe est précis : la lutte contre la fraude électorale ; cet objectif est sans lien essentiel avec les buts du parti communiste.Mgr de Langavant connaît mieux que nous les règles disciplinaires de l’Eglise. L’enjeu politique, le contexte que nous venons d’évoquer, ne me paraissent pas lui poser de problème. Il n’approuve pas la fraude électorale, il ne la justifie pas : il nous le dit. Son problème est double : il a le pouvoir, lui, l’Ordinaire, l’Evêque, d’accorder l’autorisation qu’on lui demande ; mais il sent aussi la responsabilité qu’il porte, de provoquer des réactions imprévisibles en répondant positivement à la demande qui lui est faite.Il sait que les trois chrétiens qui sont devant lui sont sincères ; mais il sait aussi, que d’autres ne manqueront pas d’exploiter sa décision avec des arrières pensées moins sincères.A la fin de la rencontre, l ‘autorisation est accordée à tous les catholiques qui seront sur la liste.
Les conséquences à chaudL’événement provoque un scandale dans l’opinion conservatrice. Je reçois personnellement un courrier, d’amis, de parents, de religieuses, lourd de reproches, de regrets, de condamnations quelquefois. Un prêtre, conclut sa lettre par ces mots : « celui qui a honte d’avoir été votre professeur ». C’était au petit séminaire de Cilaos.La presse locale en fait ses titres et ses éditoriaux :La presse nationale, notamment « La Croix », relate l’événement ;Le parti communiste pavoise avec un air de modestie ; Une réaction inattendue se manifestera la veille même de l’élection sous la forme du communiqué suivant, signé de Mgr de Langavant : « A l’occasion des élections municipales de Saint-Denis, des bruits nous sont parvenus selon lesquels nous aurions autorisé la collaboration de certains catholiques avec des communistes bien connus. – Il est exact qu’un catholique a demandé et obtenu de nous, à titre personnel, l’autorisation de s’inscrire sur une liste que l’on peut qualifier de communiste. – Nous tenons à déclarer que cette unique autorisation de s’inscrire sur la liste a été obtenue à titre exceptionnel pour des raisons dont nous restons juge, mais qu’elle laisse entière l’interdiction portée par Notre Saint Père le pape de donner sa voix aux communistes et leurs alliés, et cela sous peine de faute grave. »Il est clair qu’on lui a forcé la main. Il fait venir le vicaire général, Mgr Mondon, pour les explications.Je passe sur les discussions, mais ce communiqué n’est manifestement pas convaincant. L’autorisation donnée à un seul catholique (lequel ?) est incompréhensible ; et elle est inexacte : nous étions trois lorsqu’elle a été donnée à tous les catholiques inscrits sur la liste. En tout état de cause, cela n’a plus d’importance. Que l’évêque ait donné l’autorisation à un , à trois ou à tous les catholiques d’être sur la liste, l’important , c’est qu’il y a eu autorisation. Les amalgames, pour ce qui concerne l’Eglise, étaient terminésMais nous comprenons la difficulté de la situation. Forts de ce que nous savons, nous nous engageons dans l’élection avec bonne conscience et nous nous gardons de jeter de l’huile sur le feu, de lancer des polémiques, de juger. Nous nous tenons à l’essentiel.Ceux qui ont accès aux notes personnelles de Mgr de Langavant pourront dire, peut-être, s’il en a parlé, quels ont été ses sentiments ce jour là ; pour ma part, je l’ai senti proche de nous.
Les conséquences à terme :Il est évident qu’après cette autorisation épiscopale sur un sujet aussi brûlant, les choses ne pouvaient plus être comme avant. Des consciences chrétiennes étaient libérées ; et d’autres, amenées à réfléchir. Il y eut, en effet, réflexion et débats. Beaucoup, dans les années qui suivirent.
1960 – 1976 Le problème de la fraude est relativement vite réglé. Mgr Guibert qui succéda à Mgr de Langavant prit nettement position contre la fraude électorale, notamment dans sa lettre pastorale de Pâques 1963 : « …la loi civile – sauf injustice évidente – oblige en conscience ; et c’est pourquoi doit être respectée par tout chrétien, quelle que soit sa fonction, la législation concernant les élections… la fin ne justifie pas les moyens ; ainsi n’est-il pas permis par la morale chrétienne de fausser les élections, même pour éviter que soit élu un candidat dont on peut penser qu’il abuserait de son autorité …N’est-ce pas un climat d’immoralité, de compromission, de pression abusive, de silences complices dans tous les domaines qui, peu à peu, s’instaure dans un pays démocratique lorsque la base même de la démocratie est faussée ? » Faute «d’honnêteté intransigeante à l’occasion des élections comme dans toutes occasions …on peut s’attendre aux plus graves conséquences d’ordre politique et à la déchristianisation du pays. » Il faudrait lire tout le passage de la lettre consacrée au sujet ! On pourrait multiplier les conséquences de ces deux initiatives de deux hommes en dehors de la politique, initiatives imprévues, inattendues, hors de la norme. Le temps manque ici. S’agissant de l’intervention de Mgr de Langavant, sachons qu’elle a ouvert la porte , enfin! à l’entrée des chrétiens dans le rond. Chrétiens divers, mais dans la fidélité à l’Eglise. Grâce à eux, le combat contre la fraude électorale est sorti de la mainmise orientée – orientée, donc moins crédible – des partis politiques, pour devenir celui des citoyens de toutes les tendances et appartenances politiques, religieuses, philosophiques, de la société civile. Et c’est de cette façon que l’Association pour le Déroulement Normal des Opérations Electorales (l’ADNOE) a pu se constituer, sous la tutelle d’aucun parti ; et conduire les opérations électorales avec la participation active de tous les candidats concernés, à l’occasion d’une élection partielle à Saint-André, en 1969.Aujourd’hui, cette maladie de la démocratie contractée par La Réunion dès les origines du suffrage universel dans l’île, sous ses formes les plus grossières – bourrages d’urnes, procès-verbaux faussés, violences, etc. - a été éradiquée.L’apport des chrétiens sur le terrain, lorsqu’ils s’y sont mis vraiment, et celui de la hiérarchie de l’Eglise, ont été déterminants dans cette évolution, même s’ils n’ont pas été les seuls. Malgré les mésententes entre chrétiens à propos des relations avec les communistes, il est remarquable de constater qu’ils étaient tous sur les actions de l’ADNOE ; ce qui prouve bien que la question de la fraude était réglée dans les espritsAu delà du problème de la fraude – qui était un vrai problème en soi – ce blocage contre la fraude par anticommunisme politique, était, en plus, le symbole d’autres blocages du même style sur d’autres questions touchant à la vie des gens : par anticommunisme politique. Ce faisant, de vrais boulevards étaient ainsi ouverts aux communistes ; comment, sous prétexte de les combattre, on leur faisait au contraire, la part belle.Le problème des relations avec les communistes a été plus difficile. Deux courants opposés traversaient l’Eglise sur le sujet : à « Croix Sud », le Père René Payet, le Père de Puybaudet, le Père Gilbert Aubry ; à « Témoignage Chrétien » une autre équipe, ont nourri le débat.Les premiers – « Croix Sud » - veulent libérer l’Eglise de toute attache politique particulière, pour la placer sur le plan qui est le sien : la pastorale, y compris la pastorale politique, laissant aux catholiques la liberté de choix quant à leurs engagements dans tel ou tel parti, dans la fidélité aux exigences de leur foi et de leur conscience éclairée elle. Le Concile est aussi passé par là : « Tous les chrétiens doivent prendre conscience du rôle particulier qui leur est propre dans la communauté politique : ils doivent donner l’exemple en développant en eux les sens des responsabilités et du dévouement au bien commun… En ce qui concerne l’organisation des choses terrestres, qu’ils reconnaissent comme légitimes, des manières de voir par ailleurs opposées entre elles et qu’ils respectent les citoyens qui, en groupe aussi, défendent honnêtement leur opinion. » (Gaudium et Spes 75-5) « …il est d’une haute importance que l’on ait une vue juste des rapports entre la communauté politique et l’Eglise ; et que l’on distingue nettement entre les actions que les fidèles, isolément ou en groupe, posent en leur nom propre comme citoyens, guidés par leur conscience chrétienne, et les actions qu’ils mènent au nom de l’Eglise, en union avec leurs pasteurs. – l’Eglise, qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine. – Sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l’Eglise sont indépendantes l’une de l’autre et autonomes» (Gaudium et Spes 76-1, 2, 3)Les seconds – « Témoignage Chrétien de La réunion » (TCR) - veulent instaurer un partenariat privilégié sinon exclusif entre l’Eglise et les communistes, sinon le communisme, (bien que certains ne trouvent pas incompatibles leur foi chrétienne et l’idéologie marxiste) : « Etant donné la présence du PCR sur tous les fronts de lutte pour la libération et l’absence de force socialiste, notre partenaire dans l’action, pour l’instant est essentiellement le PCR (Parti Communiste Réunionnais). (TCR - Mars 1971- N°8) Cela se traduira bien vite par une alliance qu’exprimera le slogan : « Un communisme populaire et un christianisme populaire. » Cette confiscation du christianisme populaire par le communisme populaire n’est évidemment pas acceptée et suscite des protestations.A peine libérée des compromissions politiques avec les forces conservatrices, voilà que des chrétiens voudraient aliéner leur Eglise avec les forces communistes. Le débat prend un tour sectaire que dénonce le groupe de « Croix Sud ». Evoquant le Concile, ce dernier ne refuse pas aux chrétiens de TCR leur engagement avec les communistes, bien qu’il offre, aux yeux du Père de Puybaudet, une image déformée du christianisme, qui semble en accord avec le marxisme. (TCR – Oct 1971) ; mais « Croix Sud » leur demande de respecter comme « légitimes, des manières de voir opposées ».L’opposition est telle qu’aucun rapprochement ne paraît possible. Mgr Guibert démissionne. La nouvelle tombe le 20 février 1975.
De 1976 à nos joursLe rédacteur en chef de « Croix Sud », devenu évêque, Mgr Aubry poursuivra, avec une autorité nouvelle, la ligne du journal, confortée par le Concile : respect du pluralisme politique ; liberté pour chaque chrétien de choisir entre les options qui lui sont proposées, conformément à sa conscience chrétienne ; distinction entre la politique du point de vue pastoral et du point de vue de l’engagement dans un parti ; autonomie entre l’Eglise et la communauté politique. Coïncidant, en plus du Concile, avec « la détente » et le désarmement sur le plan international, en attendant l’effondrement du régime soviétique et du « bloc » de l’Est, le débat sur le communisme perd de son acuité et de son intérêt. Le déroulement des élections sans la fraude, donne à chacun, à commencer au parti communiste, la place qui est la sienne.Les chrétiens de La Réunion, libérés des attaches du passé, ont échappé à celles du parti communiste qu’on voulait leur imposer. Tout cela est dépassé. Notre réunion d’aujourd’hui, dans une structure d’Eglise, en est la démonstration. Travailler avec des communistes dans des actions techniques, sociales, voire politiques, lorsque l’intérêt général, le bien commun le demandent, ne signifie plus une adhésion à la doctrine communiste ; c’est, au contraire, quelquefois, porter témoignage de l’Esprit qui nous anime sur ces terrains. Nourris aux sources de la Parole et de l’Eucharistie, balisés par l’enseignement de l’Eglis (balisage aujourd’hui établi dans une large concertation avec les laïcs), les militants politiques chrétiens, libérés, pilotent leur action en conscience.Quelque part – permettez-moi cette appréciation tout à fait personnelle - ici, l’ouverture de la voie de cette libération, au point de départ, ils la doivent, en partie, à ce vieil homme qui prit un jour de novembre 1960, une initiative dont on ne peut pas imaginer l’audace en 2008, un peu plus de deux mois avant qu’il ne quitte ses fonctions : Mgr de Langavant. Saint-Denis le 10 janvier 2008Paul HOARAU
 
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